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Pourquoi dessiner à l’extérieur ?

Il y a maintenant deux mois, Vivien François, professeur de dessin dans son atelier en ligne www.atelier-vivien.fr, m’a contactée, pour me proposer d’écrire en articles croisés, à propos d’un thème qui nous tient à cœur tous les deux. Merci à lui ! Nous avons choisi de parler du dessin à l’extérieur, car, en tout cas pour ma part, cela me semble intrinsèque à la démarche du dessinateur : si j’ai envie de dessiner un arbre, je vais naturellement au-devant d’un arbre, dehors. Ou si j’ai envie d’aller dehors, je prends mon carnet de croquis avec moi, et la nature m’inspirera.

Cette expérience, qui m’est instinctive, ne l’est pas pour tout le monde. Elle mérite cependant que l’on s’y attarde, car même si cela implique de dessiner sans contrainte, elle reste, selon moi, primordiale pour s’améliorer et s’épanouir en dessin.

Le dessin, base de tous les arts

Depuis toujours, le dessin s’apprend d’après sujet réel. C’est ce qu’il y a de plus pédagogique et de plus formateur à la fois. C’est à force de dessiner d’après sujet réel que l’on peut dessiner de tête, par imagination, de manière correcte.
Les écoles d’arts ont des moulages dans leurs salles, et invitent des modèles pour enseigner à leurs élèves les proportions du corps, du visage, des mains, les couleurs de la peau, ou les volumes des muscles.
Le dessin est la base pour tous : sculpteurs, peintres, ébénistes, etc.

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Pietro Francesco Alberti, Académie de peintres, v 1600. Eau-forte. Paris, Ecole nationale des Beaux-Arts.

Dans le passé, suite au dessin, les peintres ont longtemps travaillé à l’intérieur, prenant des croquis préparatoires d’après sujet réel, puis réalisant leurs toiles à l’atelier. En effet, la fabrication de la pâte à peinture faisait alors obligatoirement partie du travail du peintre. Peindre à l’atelier permettait donc de fabriquer au fur et à mesure autant de pâte que nécessaire, sans risquer que celle-ci sèche trop vite.
En effet, le peintre avait besoin de beaucoup de temps pour réaliser une toile. Elle était en général de grand format, et demandait une longue étape de réflexion à propos de la composition, de l’ambiance, et du sentiment dégagé par le sujet.

Tout d’abord, le peintre “croquait” ses modèles, puis les agençait sur le papier pour former un tout harmonieux et cohérent.
Ensuite seulement, il donnait à son commanditaire un prototype, qui ressemblait beaucoup à la peinture finale (nuances, tons, effets, composition), mais d’un format plus petit.
Enfin, venait la réalisation de la toile finale, qui pouvait nécessiter plusieurs années… et plusieurs apprentis !

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Léonard De Vinci :
Etude des chevaux pour la bataille d’Anghiari, 1503-1504. Traces de craie, de stylo et d’encre noirs et rouges. Bibliothèque royale, Windsor.
La bataille d’Anghiari (copie d’un détail), 1503-05. Schéma. Degli Uffizi, Florence de Galleria.
La bataille d’Anghiari (détail), 1503-05. Craie, stylo et encre noirs, watercolour sur le papier, 452 x 637 mm. Paris.

Un changement progressif, mais rapide

Tout s’accélère lors de la Révolution Française (1789). Une question de rapidité d’exécution s’est imposée. En effet, on ne peut plus alors avoir 2 ans devant soi pour créer quoi que ce soit : pour un peintre, le tableau risque d’être totalement hors du contexte politique s’il n’est pas réalisé à temps (tout est politique à ce moment de l’Histoire), et donc critiqué, et détruit. Sans parler du fait que le commanditaire peut mourir guillotiné avant d’avoir payé le peintre…

Alors que les eaux-fortes fleurissent dans les journaux, car elles sont plus rapides à exécuter et conviennent parfaitement à l’impression, les peintres, eux, ont bien du mal à s’adapter à cette nouvelle cadence. Le Serment du Jeu de Paume de Jacques-Louis David ne dépassera ainsi pas le stade de l’étude (ou prototype) !

Après ces 10 années de troubles, au XIXe siècle, et en France toujours, un mouvement rompt avec des codes picturaux devenus millénaires, en s’attachant tout particulièrement au réel : le réalisme. Ainsi, Gustave Courbet, Théodore Rousseau, Jean-François Millet, par exemple, s’affranchissent totalement des codes en peinture qui régissaient jusqu’alors la corporation des peintres.
Gestes alambiqués, recherches chromatiques complexes, représentations de personnages mythologiques et compositions torturées disparaissent, pour faire place à la lumière du jour, à des sujets réels, et à des gestes simples. La manière dont les corps sont traités, dans une peinture elle-même épaisse, leur donne une matérialité qui en devient scandaleuse. Là encore, on gagne en rapidité : il s’agit de saisir l’instant, et non plus l’Histoire, on s’adapte à une nature et une luminosité changeantes.

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Gustave Courbet, La Truite, 1871. Huile sur toile, 52.5 x 87 cm. Zürich Kunsthaus .
Gustave Courbet, Portrait de l’artiste dit Le désespéré, v. 1843 – 1845. Huile sur toile, 45 x 54 cm. Collection particulière.

La notion d’Histoire de l’Art : le tube de peinture

apprendre a dessiner a l'extérieur - dessin formation à distanceJusqu’au XIXe siècle, les peintres réalisent leurs couleurs eux-mêmes, à base de pigments (poudres d’origine animale, végétale ou minérale) et de liants comme l’oeuf, la gomme arabique ou la térébenthine.
En 1841, le peintre américain John Goffe Rand emballe la peinture dans un tube fait d’une feuille d’étain et fermé par une pince. Le principe est ensuite commercialisé par la maison française Lefranc, qui le ferme par un bouchon à pas de vis, en 1859.


L’apparition du tube de peinture permet alors aux peintres de sortir de leur atelier, de peindre “sur le motif”. Les membres de l’école de Barbizon*, à partir de 1830, l’avaient compris les premiers : si l’on souhaite peindre la nature telle qu’elle est, il faut aller vers elle, devant elle, en elle.

Imaginons un peu…

Claude Monet*, devant les nénuphars de son jardin, en train de saisir les différents tons de ceux-ci. Il regarde ainsi chaque nuance, chaque détail, et les juxtapose pour en former un ensemble harmonieux.

Comment aurait-il pu mémoriser tous les tons, chacun des détails, chacune des nuances, sans en “prendre note” ? Claude Monet a peint ses nénuphars jusqu’au déclin de sa santé, presque aveugle (après 1910), et cela n’a été possible pour lui que parce qu’il a passé un temps infini à les regarder, et à les peindre. A en “prendre note”, donc, à les mémoriser jusqu’à en être imprégné.

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Claude Monet, Nymphéas, 1904. Huile sur toile. Musée de l’Orangerie, Paris.
Claude Monet, Nénuphars, 1915-1926. Huile sur toile. Musée de l’Orangerie, Paris.

Imaginons !
Quelqu’un qui a entièrement dévoué sa vie à l’observation de la nature, en toute saison, tellement amoureux de celle-ci qu’il la voit encore projetée sur la peau intérieure de ses paupières. Car oui, quelle révolution en peinture !
La proportion observation/réalisation s’inverse : le peintre passe maintenant plus de temps à observer son sujet qu’à réaliser sa toile. Et cela change tout, dans la vie d’un peintre.
Quelle joie cela a dû être, que de pouvoir saisir les tons le plus fidèlement possible, d’avoir devant soi le sujet !
Ne plus tergiverser à propos du positionnement dans l’espace, ou de la couleur la plus émouvante, et ne plus devoir être à l’atelier pour fabriquer ses peintures !

Conclusion

Pour moi, aller dessiner dehors veut dire être libre.
Au début, c’est difficile. On se rassure avec une photo qui nous permet de cadrer notre sujet, et de l’avoir à plat et non en volume. On se rassure ensuite en dessinant un objet déjà mille fois observé, que l’on connait par cœur.
Mais ensuite, il est temps de prendre son carnet avec soi, et de sortir !

Pour nous dessinateurs, je ne cesse de le répéter à mes élèves, tout le challenge est de transposer, transcrire, traduire le volume en le couchant à plat sur le papier. Pour cela, il nous faut affûter notre regard, développer notre coup d’oeil, observer, et surtout ne pas préjuger de ce l’on voit.
Ainsi, par la même occasion, en allant dessiner dehors, je renouvelle aussi mon bagage visuel : je me laisse surprendre par Dame Nature, et mémorise de nouvelles formes, de nouvelles couleurs, de nouvelles textures.

Cela ressemble beaucoup à la photo ? Pas du tout ! En dessin, on peut choisir son cadrage et ce que l’on y dessine. Par exemple, je ne dessinerai sans doute pas la peau de banane écrasée devant ma jolie jardinière. On peut choisir son medium et sa touche, on peut choisir d’esquisser plutôt que d’appuyer… ainsi que mille choix et contraintes, que nous sommes seuls à nous imposer… en toute liberté !

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* Claude Monet (1840-1926) est le fondateur du mouvement pictural suivant, l’impressionnisme.
* On entend par “école” une manière de faire, et non un lieu d’apprentissage. Barbizon se situe près de Paris.

Sources :

Nadeije Laneyrie-Dagen, Lire la peinture, dans l’intimité des oeuvres, 2002. Ed Larousse.
Fabrice Masanès, Gustave Courbet, 1819-1877, le dernier des romantiques, 2006. Ed Taschen.

Florence ADAM – FaranDrole, Les cours de dessin de Florence – www.florence-adam.frchaîne youtube de Florence ADAMpage facebook de Florence ADAM

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2017-12-07T21:38:42+00:00 By |Article invité, Parlons dessin|0 Comments

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